
Si il y a un mantra qui s’invite toujours dans les podcasts de développement personnel et les newsletters d’entreprise, c’est “Fake it until you make it”.
Mais d’où vient-elle ? Pourquoi persiste-t-elle ? Et surtout, pourquoi semble-t-elle à la fois si rassurante… et si creuse ?
Parcourons ensemble dans cet article les slogans qui envahissent nos bureaux, nos formations et parfois même nos pensées internes.
Allons-y !
Traduit littéralement, « faites semblant jusqu’à ce que vous y arriviez ». Simple, efficace, presque enfantin. L’idée, à première vue, séduit : adoptez les attitudes, le langage, la posture d’une personne compétente, et vous deviendrez cette personne.
C’est une version corporate de la prophétie auto-réalisante. Vous agissez comme si vous étiez à l’aise, confiant, expert… et votre cerveau, votre corps, vos interlocuteurs finissent par vous croire. Vous finissez par vous croire vous-même.
Cette philosophie ne fait pas chemin seule. Elle s’accompagne d’un entourage tout aussi bien apprêté : le fameux growth mindset, qui transforme chaque échec en trampoline d’apprentissage ; la hustle culture, qui encense le travail acharné jusqu’à l’épuisement ; ou encore l’injonction subtile à « apporter votre authenticité » au bureau, à condition, bien entendu, que cette authenticité cadre avec la culture de l’entreprise, ses valeurs et ses attentes implicites.
En bref, ces formules offrent un raccourci mental séduisant. Elles remplacent la lenteur de l’apprentissage par l’illusion immédiate de la compétence. Elles transforment l’incertitude en script réutilisable. Et surtout, elles donnent l’impression que tout dépend de vous, de votre volonté, de votre état d’esprit.
Ces phrases courent dans les couloirs du monde professionnel moderne. Elles fleurissent dans les environnements les plus variés, toujours portées par une intention positive, ou du moins, présentée comme telle.
Dans les start-ups, par exemple, où l’optimisme est souvent la monnaie courante, ces formules remplacent l’expérience. On y voit des équipes de vingt-cinq ans vendre des solutions révolutionnaires à des industries centenaires, armées de peu de choses hormis une belle slide deck, une foi inébranlable… et un mantra bien choisi.
Les formations en développement personnel et leadership en sont de grands pourvoyeurs. Là, les coachs les distillent comme des élixirs de réussite, les insèrent dans des programmes de transformation, les répètent en boucle jusqu’à ce qu’elles deviennent des réflexes mentaux.
Sur LinkedIn, ces slogans dominent les posts du lundi matin. Citations minimalistes sur fond pastel, vidéos de trois minutes avec sous-titres dynamiques, témoignages inspirants de fondateurs qui « ont cru en eux quand personne d’autre ne le faisait ». Le format est rodé, le message calibré, la viralité garantie.
Et bien sûr, les manuels de management moderne et les best-sellers du coaching en regorgent. Ces livres, souvent écrits par d’anciens entrepreneurs ou consultants en vogue, transforment la complexité organisationnelle en recettes simples, facilement mémorisables, parfaitement adaptables à un Powerpoint de direction.
Ces mantras ne surgissent pas de nulle part. Ils s’ancrent dans une histoire riche et traversent plusieurs courants de pensée et plusieurs époques.
Leur première racine prend source dans l’auto-suggestion, popularisée au début du XXe siècle par Émile Coué. Son mantra célèbre « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux » résumait une méthode simple : répéter une affirmation positive jusqu’à ce qu’elle imprègne l’inconscient. L’idée était d’agir sur soi par le langage, de modeler la réalité intérieure en répétant des vérités désirées.
Dans les années 1950 et 1960, la psychologie populaire américaine reprend ce flambeau. Des ouvrages comme Think and Grow Rich de Napoleon Hill ou The Power of Positive Thinking de Norman Vincent Peale transforment ces principes en programme de vie.
La pensée positive devient un outil de transformation sociale, professionnelle, voire financière. Croire en soi devient la clé de tout.
Puis arrive la culture entrepreneuriale anglo-saxonne, qui récupère ces idées pour les adapter au monde des affaires. Le mantra « fake it until you make it » commence à circuler dans les années 1980, porté par les gourous du développement personnel, les premiers coachs en entreprise et les séminaires de motivation.
Il correspond à une époque où l’image, la confiance, le storytelling deviennent des compétences aussi importantes que le savoir-faire technique.
Les écoles de commerce jouent ensuite un rôle déterminant dans la diffusion de ces formules. Elles transforment des concepts psychologiques complexes en slogans digestes, parfaits pour des étudiants en MBA pressés d’appliquer des recettes miracles à leur future entreprise.
Ces établissements, souvent influencés par les modèles californiens, intègrent ces mantras dans leur vocabulaire pédagogique, les normalisent puis les légitiment.
Les coachs en développement personnel industrialisent ensuite le phénomène. Ils créent tout un écosystème autour de ces formules : livres, conférences, ateliers, certifications. Le mantra devient un produit, un outil de marque, une promesse de transformation rapide.
Détail historique marquant : la popularisation de ces expressions coïncide avec l’émergence de la culture startup dans la Silicon Valley. Là-bas, l’audace prime sur l’expérience, l’innovation sur la rigueur, la vision sur la prudence.
« Fake it until you make it » devient le credo implicite des fondateurs qui lancent des produits sans plan clair, des technologies sans marché défini, des entreprises sans revenus, mais avec une confiance indéfectible dans leur avenir.
Ces mantras ne survivent pas par hasard, ils reposent sur des mécanismes cognitifs et organisationnels bien réels.
D’abord, ils activent des effets cognitifs positifs. Le biais de confirmation, par exemple, pousse chacun à retenir les moments où le mantra a fonctionné. Quand un collaborateur a bluffé avec succès une présentation, il attribue ce succès à la formule, et oublie les fois où le bluff a échoué. L’esprit humain adore les histoires simples.
Ensuite, il y a l’effet de performance théâtrale. Adopter une posture confiante, même artificielle, influence réellement le comportement. La psychologie corporelle montre que tenir une pose assurée, parler d’une voix posée, regarder dans les yeux… cela modifie la chimie cérébrale. La confiance feinte devient parfois une confiance réelle.

Enfin, ces formules facilitent la gestion d’impression. Dans un monde professionnel où les premières impressions décident souvent du sort d’une interaction, projeter de l’assurance ouvre des portes. Savoir « faire comme si » simplifie les relations, rassure les interlocuteurs, accélère les décisions.
Mais ces effets ne sont pas seulement individuels. Ils produisent aussi des bénéfices organisationnels indéniables.
Un langage commun unit les équipes. Quand tout le monde comprend ce que signifie « growth mindset » ou « bring your whole self to work », cela crée un sentiment d’appartenance, une culture partagée. Le mantra devient un ciment social.
Ces phrases offrent aussi une simplification narrative. Le monde du travail est complexe, incertain, souvent contradictoire. Un bon slogan résume cette complexité en une idée claire, facile à transmettre, facile à retenir. Il donne l’impression que tout est sous contrôle.
Par ailleurs, elles permettent un alignement rapide. Dans une réunion, un atelier, une onboarding session, il suffit de citer le mantra pour que tout le monde sache ce qui est attendu. Pas besoin d’explication longue, pas besoin de débat. La formule parle d’elle-même.
Ces mantras, aussi utiles puissent-ils paraître, ne sont pas des baguettes magiques. Leur usage excessif, leur application mécanique, leur détachement de la réalité peuvent mener à des impasses, voire à des chutes brutales.
Quand l’écart entre la posture affichée et les compétences réelles devient trop grand, le risque d’échec augmente de façon exponentielle. La confiance projetée se transforme en illusion collective.
Le bluff, au lieu de servir de tremplin, devient un précipice. La perte de crédibilité qui suit laisse des traces durables, tant sur la réputation professionnelle que sur la santé mentale de la personne concernée.
Le mantra devient alors une cage : plus on le répète, plus on doit maintenir la façade. Et plus la façade tient, plus on retarde l’apprentissage véritable.
Pour mieux comprendre, faisons rapidement une analyse critique.
Ces formules transforment des défis complexes en platitudes digestibles. Elles réduisent la richesse de l’apprentissage à une posture, la maîtrise à une imitation, le leadership à une citation bien tournée.
Elles évacuent la nuance, gomment les obstacles concrets, et créent l’illusion qu’un simple changement d’attitude suffit à résoudre des problèmes structurels.
C’est un peu comme prescrire un pansement pour une fracture. Ça rassure sur le moment. Ça ne soigne rien.
En normalisant le bluff professionnel, ces mantras participent à une culture où l’apparence prime sur la substance. Ils masquent les vrais besoins en formation. Ils encouragent la prise de risques inconsidérée.
Ils déplacent la responsabilité des échecs sur l’individu : « Si tu n’as pas réussi, c’est que tu n’as pas assez bien fait semblant. » L’organisation, elle, reste hors de cause. Le système, intact.
Cette logique empêche toute remise en question collective. Elle transforme l’erreur en faute morale, l’incertitude en faiblesse personnelle, le besoin d’aide en signe d’incompétence.
La pression constante de « faire semblant » crée un climat d’imposture généralisée. Beaucoup de collaborateurs vivent dans la crainte permanente d’être démasqués.
Ils développent un syndrome de l’imposteur chronique, qui mine leur estime de soi. Ils doutent de leurs compétences réelles, même lorsqu’elles sont solides.
Cette imposture forcée épuise mentalement. Elle demande une vigilance constante, une performance émotionnelle permanente. Elle isole, car personne n’ose avouer ses doutes. À long terme, elle peut conduire à l’épuisement professionnel, au retrait, à la démotivation.
Il ne s’agit pas de jeter ces mantras à la poubelle, mais de les replacer dans un cadre plus juste, plus humain, plus durable. Voici quelques pistes concrètes :
Créer des environnements sécurisés où l’erreur devient une source d’apprentissage. Des projets pilotes, des simulations et des expérimentations encadrées permettent de développer des compétences réelles sans risquer la crédibilité de l’équipe ou de l’entreprise.
Mettre en place des systèmes de retour régulier, constructif, bienveillant. Un bon feedback ne juge pas, il décrit, oriente, soutient. Il permet à chacun de progresser à son rythme, avec clarté et respect.
Associer chaque collaborateur à un mentor expérimenté, disponible, disponible non pas pour juger, mais pour partager. L’expérience se transmet mieux en conversation qu’en citation.
Développer l’entraide entre collègues par la création des communautés de pratique où chacun contribue selon ses forces, apprend selon ses besoins. La compétence devient collective, non individuelle.
Remplacer les mantras simplistes par des invitations à l’action réfléchie :
Les mantras corporate comme « fake it until you make it » séduisent par leur simplicité, leur promesse de transformation rapide, leur côté rassurant. Ils offrent une réponse facile à des questions difficiles. Mais derrière leur brillance se cache souvent une réalité plus exigeante : apprendre prend du temps. Grandir demande du soutien. Réussir nécessite de la substance.
Ces formules peuvent, parfois, jouer un rôle utile comme un coup de pouce psychologique, un outil de transition. Mais elles ne doivent jamais remplacer l’accompagnement réel, la formation solide, la bienveillance active.
Le management du XXIe siècle a tout à gagner à abandonner les formules magiques au profit de méthodes éprouvées, humaines, respectueuses. Un management qui reconnaît les limites, encourage les progrès, célèbre les apprentissages. Un management qui ne demande pas à ses équipes de faire semblant, mais de grandir ensemble.
Et vous, quel mantra corporate vous a le plus agacé ou, au contraire, le mieux aidé dans votre parcours professionnel ? Partagez votre expérience en commentaire !